Diffusion métallique

Timothy Chalamax détestait la musique classique, ce qui, pour un chef d’orchestre de renommée internationale, constituait une position pour le moins singulière. Élevé dans la pureté de l’art par une famille de mélomanes du VIᵉ arrondissement de Paris, son amourette adolescente avec une jeune rebelle l’avait conduit à vouer un culte déraisonnable au metal. Depuis, il n’aimait rien tant que les lignes acides des guitares accordées en ré bémol, le boum-boum cadencé des doubles pédales à deux cent quarante battements par minute, et les paroles hurlées dans un hangar à l’acoustique douteuse par un type portant un t-shirt noir avec un crâne.

Au fond, il restait un grand romantique, mais il fallait bien payer le loyer. Alors, en ce soir de printemps, tandis qu’il dirigeait la cinquantième représentation d’un concert-anniversaire en l’honneur d’un obscur compositeur austro-hongrois, maestro Chalamax ressentait une profonde lassitude. La majesté feutrée de l’opéra, les costumes tirés à quatre épingles, les applaudissements guindés du public bourgeois : tout en ce lieu hurlait la bienséance avec une précision métronomique. Le concert débuta de la meilleure manière possible, c’est-à-dire exactement, à la note et à la nuance près, comme à chacune des représentations. Chalamax ne pouvait s’empêcher de songer que, si l’objectif était de délivrer une prestation conforme à chaque fois, le mieux restait encore de diffuser une bande-son. Mais les gens de culture semblaient apprécier cet éternel recommencement, comme si la répétition du beau constituait une réponse satisfaisante à l’absurdité de leur existence mollassonne.

Écœuré par ce déterminisme indécent, le chef d’orchestre eut une idée. Et s’il ajoutait du bruit stochastique ? Au début, les perturbations furent mineures : un violon un ton en dessous par-ci, une percussion en retard par-là. Rien de très exubérant pour les oreilles fatiguées des spectateurs aigris. Ce n’est qu’après quelques minutes de direction erratique que l’incompréhension du public se manifesta. De regards choqués en « oh » outrés, l’audience semblait traverser une épreuve des plus terribles. Tant il est vrai que ces gens n’avaient jamais connu d’autre difficulté que celle de traîner leur corps ramolli dans un théâtre au cœur de la capitale. Chalamax, lui, exultait. Maîtrisant ce processus de bruitage, il le poussa jusqu’au bout, jusqu’à ce que l’ensemble de l’orchestre, incrédule, ne se mette à produire un bruit blanc parfait, une entropie maximale digne des meilleurs postes TV des années 1950. C’est à partir de ce point que les choses sérieuses allaient commencer.

Puisqu’il avait réussi à amener l’orchestre de la mélodie jusqu’au bruit pur, son idée était maintenant d’inverser le processus : laisser le hasard absolu se recristalliser en quelque chose d’inspirant. Guidés par les gestes aléatoires d’un Chalamax possédé par ses lointains souvenirs, les musiciens semblèrent converger vers une structure nouvelle. Le son, d’abord indécis, trouva un équilibre instable entre saturation et harmonie. Les violonistes tenaient désormais leur instrument comme des guitares électriques ; les percussions pulsaient avec la régularité inquiétante d’un cœur artificiel en pleine crise existentielle ; les cuivres hurlaient comme s’ils tentaient d’alerter une civilisation extra-galactique. En quelques instants, l’orchestre tout entier s’était reconfiguré pour devenir un gigantesque groupe de metal, le plus grand que l’univers ait jamais écouté. Même le public semblait contaminé : les vieux bourgeois engoncés dans leurs costumes trop étroits avaient ouvert leurs chemises, révélant des tatouages anciens, souvenirs d’erreurs de jeunesse sources d’intenses disputes aux dîners familiaux.

Un cor sonna et tout s’effondra. Chalamax se réveilla, toujours debout. Il avait, semble-t-il, traversé l’intégralité de sa révolution thermodynamique dans un état de conscience réduite, ennuyé par son propre travail. Le public applaudissait. L’orchestre saluait. La partition avait malgré tout été respectée à la virgule. Chalamax repensa à son rêve avec une nostalgie presque douloureuse, puis s’inclina. Il lui sembla que l’univers, décidément, manquait d’ambition. Quelque part, dans un hangar de banlieue, un groupe de metal jouait à deux cent quarante battements par minute devant sept personnes et un chien. C’était, objectivement, bien plus palpitant.


Références