« Travail : une nouvelle bouleversante viendra bousculer votre routine… préparez-vous au changement ! ». Alice était excédée. Déjà coincée entre la porte du métro et un individu n’ayant manifestement pas encore découvert l’existence du déodorant, elle ne pouvait supporter de voir en plus son trajet gâché par la rubrique astro du journal que tenait le passager en face d’elle. Autant discuter avec sa tante Murielle des extracteurs de jus et de l’influence de Vénus sur la récolte des fraises du jardin.
Il faut dire qu’Alice était parfaitement étrangère aux discours ésotériques. Astrophysicienne respectée, son dernier projet consistait à injecter diverses conditions initiales de l’univers post-inflation et à leur appliquer une simulation à N-corps afin de modéliser des futurs possibles pour notre cosmos. Pour cela, elle avait obtenu plusieurs milliers d’heures de calcul sur un supercalculateur en affirmant de manière éhontée que ses travaux pourraient « à terme révolutionner l’oncologie prédictive ». Alice n’avait pas expliqué comment et le comité d’attribution ne l’avait d’ailleurs pas demandé, ce qui évita à tout le monde une conversation gênante.
Arrivée à neuf heures précises dans son bureau, elle consulta les premiers résultats des simulations lancées durant la nuit. Quelque chose n’allait pas. Elle s’attendait à ce que les différents univers simulés s’effondrent ou se figent dans un équilibre thermodynamique déprimant. Mais cette fois, les 4096 scénarios calculés aboutissaient tous exactement au même résultat. Même point final. Alice fronça les sourcils. Au centre du graphique apparaissait une unique ligne de texte. « Vous allez rencontrer une grande brune et traverser une période de changement intérieur ».
Elle fixa l’écran un long moment. Puis ouvrit les logs système. Puis les fichiers de sortie. Puis les scripts de calcul. Puis les logs à nouveau, au cas où ils auraient changé d’avis. Deux cafés insipides plus tard, Alice dut se résoudre à accepter une hypothèse profondément dérangeante : les équations fondamentales gouvernant la structure de l’espace-temps avaient convergé vers un horoscope digne de tante Murielle. Elle songea brièvement à publier. Puis à ne jamais en parler à personne. La seconde option lui parut nettement plus compatible avec sa carrière.