« Journée fraîche sur toute la métropole, les températures oscilleront entre 40 et 45 degrés. Notons quelques incendies résiduels dans le sud-ouest ainsi que des pics à plus de 50 degrés dans l’arrière-pays varois ; le gouvernement appelle les habitants concernés à la plus grande vigilance. Les personnes fragiles sont priées de ne pas mourir aux heures de pointe, les services de santé étant saturés. N’oubliez pas de boire de l’eau, s’il vous en reste ! »
Les yeux rivés sur le bulletin météo, Edibel Drancon, président-directeur-général de la République, était d’excellente humeur. Après quelques désagréments liés à des clients-électeurs mécontents de son inaction climatique, il avait réuni les plus grands scientifiques et investisseurs de son pays pour leur présenter sa solution. Son raisonnement était sans faille : puisqu’il n’allait de toute façon pas mettre en place une politique de réduction des émissions de gaz toxiques nécessaires à son entreprise, la première du continent en termes de chiffre d’affaires et de pollution de l’air, il fallait raisonner différemment.
La solution lui était apparue, limpide. Enfant, il avait eu la joie d’assister à l’éclipse totale d’août 2026. Ses parents, lui financier dévoreur de capitaux et passionné d’astronomie, elle DRH experte de coupes budgétaires et fan de voyages, avaient réservé un vol, direction le nord de l’Espagne. La chaleur était alors étouffante — le champ qu’ils avaient élu pour passer ce moment en famille n’était malheureusement pas climatisé. Le petit Edibel se souvenait du soulagement lorsque le disque lunaire avait éclipsé le soleil mordant, plongeant momentanément les spectateurs ébahis dans une fraîcheur bienvenue.
Devenu grand, Edibel avait accédé à la direction de la plus grande entreprise industrielle du pays. Le don du jeune prodige pour l’optimisation fiscale avait fait de cette dernière un mastodonte à l’échelle continentale. C’est donc tout naturellement que les lobbyistes du Conseil d’Entreprise Nationale l’avaient nommé à la tête du pays, afin de faire ruisseler les avantages fiscaux dans la bonne direction, à savoir celle de leur poche. Le conte de fées aurait pu être parfait. Mais voilà. Contre toute attente, la poursuite d’un capitalisme confiscateur de ressources et destructeur pour l’ensemble des vivants avait commencé à produire quelques effets. Effets d’autant plus désagréables que les vivants en question se situaient bas sur l’échelle sociale.
En grand humaniste, le président Drancon, depuis ses locaux climatisés, avait promis d’agir. Pragmatique, il avait décidé de s’attaquer à un seul problème à la fois, « le plus brûlant », aimait-il répéter en souriant : celui de la température. La pollution des sols attendrait plus tard. Le voici donc devant un parterre de scientifiques et d’investisseurs en tout genre, parmi les plus brillants du pays : « S’il fait trop chaud, c’est à cause du Soleil. J’ai d’abord pensé à l’éteindre. Je ne suis pas fou, je me suis bien rendu compte que cela aurait eu des conséquences néfastes sur le tourisme. J’ai donc décidé de procéder autrement. Nous allons déplacer la Lune, provoquant ainsi une éclipse artificielle permanente. Les états souhaitant bénéficier de notre technologie devront payer un abonnement à l’entreprise-nation. Plusieurs formules seront disponibles, dont une offre premium garantissant une pénombre sans publicité. Nous pouvons espérer de beaux retours sur investissement. »
Si quelques vieux rabat-joie levèrent un sourcil en signe d’incrédulité, la plupart des membres de l’assistance furent enthousiastes. Les scientifiques louèrent l’audace du projet et le fabuleux défi technologique que cela représentait. Les astronautes vedettes racontèrent comment cette mission permettrait de mieux comprendre les effets du changement climatique sur la planète. Les dirigeants des entreprises spatiales pleurèrent de joie en pensant aux bénéfices financiers de l’opération.
Le projet fut terminé à peine un an après son annonce. Par souci de rigueur budgétaire, le président Drancon avait refusé la mise au point d’un prototype de test. La construction avait mobilisé près de 90 % des ressources énergétiques du pays. Dans le même temps, les clients-électeurs avaient été priés de se conformer aux restrictions d’eau, de nourriture et de matières premières afin de permettre la réalisation de « l’acmé du génie humain », pour reprendre la terminologie consacrée dans les médias d’entreprise-état. Un éditorialiste impartial, fine fleur de l’élite intellectuelle et observateur avisé du monde économico-politique, compara son meilleur ami Drancon à « Prométhée, mais en plus stylé ».
Ce ne fut qu’une fois le dispositif enclenché que l’on constata un léger défaut de calibration. Léger, au sens gouvernemental du terme : la Lune se disloqua partiellement, projetant dans l’espace plusieurs débris de la taille du Portugal. Alors que la population hurlait de terreur, Edibel Drancon, lui, y vit une formidable occasion d’enfin lancer la production de tout nouveaux missiles inter-planétaires. Les actionnaires seraient ravis. Bien entendu, ce n’était pas contre de vulgaires morceaux de roches flottants qu’il avait imaginé s’en servir. Mais on ne se refaisait pas ; là où les gueux voyaient une catastrophe, lui parlait d’opportunité.
Il convoqua aussitôt une conférence de presse. Derrière lui, le ciel se fissurait lentement. Un fragment lunaire, immense, grossissait au-dessus de la métropole. Edibel ajusta sa cravate, sourit aux caméras et déclara : « Mes chers clients, la situation est sous contrôle. La preuve : le cours de l’action vient de monter. »
Quelque part dans l’arrière-pays varois, une petite fille leva les yeux vers ce fragment, trop gros, trop bas, qui mangeait lentement le bleu du ciel. Elle se souvint de ce que son grand-père lui avait raconté, un jour d’août, à propos d’une autre ombre, minuscule et passagère, qui avait un instant fait tomber la chaleur. Elle attendait, depuis toujours, un peu de fraîcheur.